La Mauritanie a accompli, au cours des dernières décennies, des progrès significatifs dans la consolidation de ses institutions républicaines, la préservation de sa stabilité politique et le renforcement de son unité nationale. Cependant, malgré ces avancées, le pays demeure confronté à plusieurs défis majeurs liés à la gouvernance démocratique, à l’efficacité de l’action publique, à la cohésion sociale, à la création d’emplois pour les jeunes, à la réduction des inégalités et à la modernisation de l’État. Dans ce contexte, l’organisation d’un Dialogue National Inclusif représente une opportunité historique pour renforcer les fondements de la République, consolider la confiance entre les acteurs politiques et sociaux, et construire une vision consensuelle de l’avenir du pays.
La réussite de ce dialogue suppose, avant tout, l’adoption de principes fondamentaux partagés par l’ensemble des participants. Parmi ceux-ci figurent le respect de la Constitution et de l’État de droit, la préservation de l’unité nationale et de la cohésion sociale, la neutralité des Forces Armées et de Sécurité, l’inclusion de toutes les sensibilités politiques et sociales, la recherche du consensus sur les questions stratégiques, la transparence et la bonne foi dans la mise en œuvre des conclusions ainsi que le respect de la souveraineté nationale. Ces principes doivent constituer le socle sur lequel reposera l’ensemble des réformes et recommandations issues du dialogue.
Parmi les réformes les plus structurantes qui méritent d’être examinées figure la question de la neutralité de l’administration publique. Une démocratie moderne ne peut fonctionner efficacement sans une administration professionnelle, stable et protégée des influences partisanes. Il apparaît ainsi nécessaire d’opérer une distinction claire entre les fonctions politiques, qui relèvent du choix des autorités élues ou nommées, et les fonctions techniques et administratives qui doivent être régies par les principes de compétence, de mérite et de continuité du service public. Dans cette perspective, les postes politiques susceptibles de faire l’objet de nominations discrétionnaires devraient être clairement identifiés, tandis que les postes techniques devraient relever d’une carrière administrative fondée sur les qualifications, l’expérience, les performances et les concours. Il conviendrait également de protéger les cadres techniques contre toute révocation, mutation ou sanction fondée sur leurs opinions politiques ou leurs convictions personnelles, de créer une instance indépendante chargée de veiller à la neutralité de l’administration. Une telle réforme contribuerait à professionnaliser durablement l’administration publique, à améliorer son efficacité et à assurer la continuité de l’État indépendamment des alternances politiques.
Le dialogue devrait également accorder une place centrale au renforcement de la démocratie, de la gouvernance et des mécanismes de contre-pouvoir indispensables au bon fonctionnement de l’État de droit. Cela implique notamment un meilleur équilibre entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, un renforcement du contrôle parlementaire de l’action gouvernementale, ainsi qu’une consolidation effective de l’indépendance de la justice. Dans cette perspective, il serait opportun de renforcer le rôle des institutions de contrôle et de régulation telles que la Cour des comptes, l’Inspection Générale de l’État, l’Autorité de lutte contre la corruption, le Médiateur de la République et la Commission Nationale des Droits de l’Homme, afin qu’elles puissent exercer leurs missions en toute indépendance.
Le dialogue pourrait également examiner la mise en place de nouveaux mécanismes de contre-pouvoir et de contrôle citoyen, notamment à travers le renforcement du statut de l’opposition démocratique, l’élargissement des prérogatives des commissions d’enquête parlementaires, la garantie de l’accès à l’information publique, le renforcement de l’indépendance des médias publics et privés, ainsi que la promotion du rôle de la société civile dans le suivi et l’évaluation des politiques publiques. L’obligation de déclaration et de publication du patrimoine des hauts responsables publics, la publication régulière des rapports d’audit, des marchés publics et des évaluations de performance des institutions contribueraient également à renforcer la transparence et la reddition des comptes.
La réforme du système électoral devrait également figurer parmi les priorités du dialogue national. La consolidation de la démocratie passe nécessairement par l’organisation d’élections transparentes, crédibles, inclusives et fondées sur le principe de l’égalité des chances entre les candidats. A cet effet, une révision consensuelle du cadre électoral pourrait être envisagée, accompagnée d’un renforcement de l’indépendance administrative et financière de la Commission Électorale Nationale Indépendante, d’une amélioration du registre électoral, d’un encadrement rigoureux et transparent du financement des partis politiques et des campagnes électorales, ainsi que de garanties assurant un accès équitable de toutes les forces politiques aux médias publics.
Par ailleurs, afin de renforcer la qualité de la représentation politique et la confiance des citoyens dans leurs institutions, le dialogue pourrait examiner l’introduction de critères minimaux d’éligibilité aux fonctions électives. Ces critères pourraient notamment porter sur la moralité et l’intégrité des candidats, l’absence de condamnations définitives pour corruption, détournement de fonds publics ou crimes portant atteinte à l’honneur et à la probité, le respect des valeurs républicaines et de l’unité nationale, ainsi qu’un niveau d’instruction ou de qualification compatible avec les responsabilités publiques auxquelles ils aspirent et un engagement formel en faveur de l’éthique publique et de la bonne gouvernance.
Le développement de mécanismes renforcés d’observation électorale nationale et internationale, la modernisation des procédures de vote et de dépouillement, ainsi que le renforcement des dispositifs de règlement des contentieux électoraux contribueraient également à accroître la transparence du processus électoral et à renforcer durablement la confiance des citoyens dans les institutions démocratiques.
La consolidation de l’État de droit et des libertés publiques constitue un autre chantier majeur. Le dialogue devrait promouvoir le renforcement des libertés d’expression, de presse, d’association et de manifestation pacifique, garantir un meilleur accès à l’information publique, renforcer l’indépendance du pouvoir judiciaire et consolider les institutions chargées de la promotion et de la protection des droits humains. Dans le même esprit, l’opposition démocratique devrait bénéficier d’un statut institutionnel clairement défini lui permettant d’exercer pleinement son rôle dans le débat public et le contrôle de l’action gouvernementale.
Les questions relatives à l’unité nationale et à la cohésion sociale doivent également occuper une place centrale dans les discussions. La diversité culturelle, linguistique et sociale de la Mauritanie constitue une richesse qu’il convient de préserver et de valoriser. A cet égard, il serait opportun de renforcer les politiques de lutte contre toutes les formes de discrimination, de promouvoir les langues nationales, de développer l’éducation civique et citoyenne, de mettre en place des mécanismes permanents de médiation sociale et de promouvoir l’égalité des chances entre tous les citoyens.
Sur le plan économique et social, le dialogue devrait permettre de définir un consensus national autour des priorités de développement. L’emploi des jeunes, la lutte contre la pauvreté, la maîtrise du coût de la vie, le développement équilibré des régions, la généralisation progressive de la protection sociale, l’amélioration de la qualité de l’éducation et des services de santé ainsi que des infrastructures, la valorisation du pouvoir d’achat des retraités civils et militaires ainsi que l’autonomisation économique des femmes constituent des enjeux majeurs pour la stabilité et la prospérité du pays. A cet égard, une réforme du système de retraite visant à garantir des pensions décentes, régulièrement revalorisées en fonction de l’évolution du coût de la vie et de l’inflation, apparaît indispensable pour assurer aux anciens fonctionnaires et militaires des conditions de vie dignes après leur carrière active. Une attention particulière devrait également être accordée à la formation professionnelle, à l’entrepreneuriat des jeunes, au soutien des petites et moyennes entreprises ainsi qu’au renforcement des mécanismes de solidarité nationale en faveur des catégories les plus vulnérables de la population.
La gouvernance des ressources naturelles mérite également une réflexion approfondie. Les ressources minières, gazières et halieutiques représentent une opportunité exceptionnelle pour accélérer le développement économique du pays. Toutefois, leur exploitation doit s’inscrire dans un cadre de transparence, d’équité et de durabilité. Il serait ainsi souhaitable de garantir une transparence totale des contrats et des revenus extractifs, de réexaminer les conventions présentant des déséquilibres manifestes, d’encourager une participation accrue des opérateurs nationaux, d’affecter une partie des revenus au développement local, de renforcer la protection de l’environnement et de promouvoir les industries de transformation créatrices d’emplois.
La décentralisation et le développement territorial constituent également des leviers importants pour rapprocher l’administration des citoyens et réduire les disparités régionales. A cet effet, il conviendrait d’accélérer le transfert effectif des compétences aux collectivités territoriales, de renforcer leurs ressources financières, d’améliorer la participation citoyenne à la gestion locale et de promouvoir la création de mécanismes régionaux de développement économique.
Par ailleurs, le dialogue devrait accorder une attention particulière à la jeunesse, aux femmes et à la participation citoyenne, compte tenu de leur rôle déterminant dans la construction de l’avenir du pays. Une meilleure représentation des jeunes et des femmes dans les institutions publiques et les instances de décision, le développement de l’entrepreneuriat des jeunes, la promotion du leadership féminin ainsi que le renforcement du rôle des organisations de jeunesse contribueraient à une gouvernance plus inclusive et plus représentative de la société mauritanienne.
Le dialogue devrait également examiner la mise en place d’une politique nationale intégrée de protection et d’encadrement de la jeunesse visant à prévenir les comportements déviants et les facteurs d’exclusion sociale. A cet effet, il conviendrait de renforcer les mécanismes de prévention et de lutte contre la consommation et le trafic de drogues, la délinquance juvénile, l’extrémisme violent, la cybercriminalité et toutes les formes de violence qui menacent l’épanouissement des jeunes.
Parallèlement, il apparaît indispensable de développer et de démocratiser l’accès des jeunes aux activités sportives, culturelles, artistiques, scientifiques et de loisirs à travers la construction et la réhabilitation d’infrastructures sportives et socioculturelles de proximité, le soutien aux associations de jeunesse, l’organisation de compétitions sportives, de festivals culturels et d’activités éducatives, ainsi que la promotion du volontariat et de l’engagement citoyen. L’objectif est de faire de la jeunesse un acteur majeur du développement national en lui offrant des perspectives d’épanouissement, d’insertion sociale et professionnelle, tout en renforçant son attachement aux valeurs de citoyenneté, de responsabilité et de cohésion nationale.
Enfin, la modernisation de l’État doit constituer un axe stratégique majeur des réformes à engager. Cela passe notamment par la digitalisation des services publics, la simplification des procédures administratives, la mise en œuvre d’une gestion des ressources humaines fondée sur les compétences et les performances, ainsi que l’amélioration continue de la qualité des services rendus aux citoyens. L’objectif doit être de construire une administration moderne, efficace, transparente et orientée vers les résultats.
En définitive, le Dialogue National Inclusif représente une occasion exceptionnelle de bâtir un consensus durable autour des grandes réformes institutionnelles, politiques, économiques et sociales dont la Mauritanie a besoin pour relever les défis du XXIe siècle. Au-delà des divergences partisanes, les participants sont appelés à placer l’intérêt supérieur de la Nation au-dessus de toute autre considération afin de consolider la démocratie, préserver la stabilité du pays, renforcer la cohésion nationale et créer les conditions d’un développement durable, inclusif et équitable au bénéfice des générations présentes et futures. La réussite de ce dialogue dépendra non seulement de la pertinence des recommandations qui en découleront, mais surtout de la volonté collective de les mettre en œuvre dans le respect de la Constitution, de l’État de droit et des valeurs républicaines.
Salem ABEIDNA
Professeur d’économie à l’Université de Nouakchott
Ancien Doyen de la Faculté des Sciences Juridiques et Économiques
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